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Allocations familiales

[…] Et ça m’énervait d’attendre un autre bébé, je me demandais quelle genre de cloche ça allait encore être, et de quelle manière il allait s’y prendre celui-là pour m’emmerder, sans parler des couches qui étaient courues d’avance, car avec tout le progrès on n’est pas encore arrivé à faire des enfants qui ne chient pas.

Les vieux allaient être contents. Quand on est sept autant être huit, carrément. Ils allaient pouvoir continuer les traites de la voiture. Ils n’auraient pour rien au monde voulu la lâcher, d’autant que les Mauvin venaient de s’en payer une plus neuve, et en plus ils avaient un mixeur et un tapis en poil animal.

« Et mon frigidaire, il est là ! » proclamait Paulette en se tapant sur le ventre à la coopé devant les autres bonnes femmes.

Nous pour le frigo il nous faudrait au moins des triplés d’un coup. La mère jeta à sa rivale, qui avait cinq semaines d’avance sur elle, un regard mauvais.

« Et j’irai jusqu’à la machine à laver !

Nous la machine à laver on l’a déjà, se revancha la mère. Depuis longtemps. Je trouve que c’est la première chose dans une maison. Pour le linge, précisa-t-elle

Moi mon mari il ne supporte que la qualité dit Paulette, invaincue. On préfère ne pas se presser, mais avoir du bon. »

Elle faisait allusion à notre sacrée vieille machine, toujours déréglée, et qui a une fois pissé dans son plafond.

Lâchement, ma mère se retourna contre le destin.

« Moi si mon avant-dernier était pas mort à la naissance, et si j’avais pas eu cette fausse couche au départ qui m’a laissée des mois patraque et d’ailleurs je m’en suis jamais vraiment relevée, on aurait tout aujourd’hui, et peut-être même on aurait eu le Prix.

Ben moi j’en ai eu trois de morts-nés ! dit Paulette. Et vous voyez, je suis encore là ! Et je peux encore servir », dit-elle avec son grand rire sain.

Une jeune mère de seulement trois enfants, qui n’attendait son quatrième que pour le printemps, regardait ses aînées avec admiration, en rêvant d’entrer dans la carrière.

« Vous en faites pas, madame Bon, lui dit l’épicier, ça vient petit à petit, sans qu’on s’en aperçoive. »

Il entra une autre enceinte qui se mit aussitôt au diapason. Je me reculai dans les cageots. Y avait plus où se mettre dans la boutique, en ce moment le matin à la coopé c’était un vrai concours de ballons, cette Cité c’est pas de l’habitat c’est de l’élevage. Et sensibles avec ça, fallait pas les effleurer, avec leur précieux fardeau, elles auraient écrasé tout le monde, et surtout que moi à ce moment-là je leur arrivais à l’estomac, je voyais plus que ça dans le paysage et je risquais à tout moment d’être aplatie entre deux cloques.

Paulette fraya un passage à la sienne parmi les autres, et sortit pleine de dignité le ventre en avant avec son frigidaire dedans, et derrière la machine à laver qui trépignait en attendant d’être fécondée.

Elle eut un garçon. Elle ne faisait que des garçons, et elle en était fière. Elle fournirait au moins un peloton d’exécution à la patrie pour son compte ; il est vrai que la patrie l’avait payé d’avance, elle y avait droit. J’espérais qu’il y aurait une guerre en temps voulu pour utiliser tout ce matériel, qui autrement ne servait pas à grand-chose, car ils étaient tous cons comme des balais. Je pensais au jour où on dirait à tous les fils Mauvin En avant ! et pan, les voilà tous couchés sur le champ de bataille, et au-dessus on met une croix : ici tombèrent Mauvin Télé, Mauvin Bagnole. Mauvin Frigidaire, Mauvin Mixeur, Mauvin Machine à laver, Mauvin Tapis, Mauvin Cocotte Minute, et avec la pension qu’ils pourraient encore se payer un aspirateur et un caveau de famille.» Les femmes sont constamment identifiées aux appareils ménagers dont elles vont « accoucher » : chaque nouveau bébé apporte un appareil de plus, un lit de plus. « Et mon frigidaire, il est là ! » proclamait Paulette en se tapant sur le ventre à la coopé devant les autres bonnes femmes.


Christiane Rochefort, Les petits-enfants

du siècle (1961), Le Livre de Poche