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Lumpen-proletariat (K. Marx)

Description de clochards, toxicomanes et autres lumpen-proletaires. On appréciera également le contraste créé par le rapprochement entre cette misère humaine et les boutiques de luxe, vitrine de la société néolibérale.


       J’ai décidé de passer ces quelques heures dans la gare routière de Lyon Part-Dieu ; j’ai probablement eu tort. Au-dessus de la gare routière proprement dite s’étage une structure hypermoderne de verre et d’acier, à quatre ou cinq niveaux, reliés par des escalators nickelés qui se déclenchent à la moindre approche ; rien que des magasins de luxe (parfumerie, haute couture, gadgets…) aux vitrines absurdement agressives ; rien qui vende quoi que ce soit d’utile. Un peu partout des moniteurs vidéo qui diffusent des clips et de la pub ; et, bien entendu, un fond sonore permanent composé des derniers tubes du Top 50. Le bâtiment, la nuit, est envahi par une bande de zonards et de semi-clochards. Des créatures crasseuses et méchantes, brutales, parfaitement stupides, qui vivent dans le sang, la haine et leurs propres excréments. Ils s’agglutinent là, dans la nuit, comme de grosses mouches à merde, autour des vitrines de luxe désertes. Ils vont par bandes, la solitude dans ce milieu étant quasiment fatale. Ils restent devant les moniteurs vidéo, absorbant sans réaction les images de pub. Parfois ils se querellent, sortent leurs couteaux. De temps en temps on en retrouve un mort le matin, égorgé par ses congénères.

       Toute la nuit, j’ai erré entre les créatures. Je n’avais absolument pas peur. Un peu par provocation j’ai même ostensiblement retiré, dans un distributeur de billets, tout ce qui restait d’argent sur ma carte bleue. Mille quatre cents francs en liquide. Une jolie proie. Ils m’ont regardé, ils m’ont longuement regardé, mais aucun n’a tenté de me parler, ni même de m’approcher à moins de trois mètres.


Michel Houellebecq, Extension du domaine de la lutte (1994)

J’ai lu, pp130-131