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Union libre

Le faux Vautrin, dit l’agent en continuant, reçoit les capitaux de messieurs les forçats, les place, les leur conserve, et les tient à la disposition de ceux qui s’évadent, ou de leurs familles, quand ils en disposent par testament, ou de leurs maîtresses, quand ils tirent sur lui pour elles.

De leurs maîtresses ! Vous voulez dire de leurs femmes, fit observer Poiret.

Non, monsieur. Le forçat n’a généralement que des épouses illégitimes, que nous nommons des concubines.

Ils vivent donc tous en état de concubinage ?

Conséquemment.

Eh bien ! dit Poiret, voilà des horreurs que Monseigneur ne devrait pas tolérer. Puisque vous avez l’honneur de voir Son Excellence, c’est à vous, qui me paraissez avoir des idées philanthropiques, à l’éclairer sur la conduite immorale de ces gens, qui donnent un très mauvais exemple au reste de la société.

Mais, monsieur, le gouvernement ne les met pas là pour offrir le modèle de toutes les vertus.


Honoré de Balzac, Le père Goriot (1834),

Le livre de poche, pp197-198

Valeur ajoutée (et innovation)

Sept enfants ont été sélectionnés pour se consacrer à leur seule passion (la mécanique pour Victoria) sur une île devenue invivable après une terrible tempête.


« Comment s’échapper de cette île maudite ? Un « avion » ?…

Ne perdons pas notre temps ! Il faut commencer l’inventaire.

L’inventaire ? Quel inventaire ? A quoi sert un inventaire ?

Victoria jeta sur ses camarades le plus méprisant des regards.

Qui a lu Robinson Crusoé ?

Deux doigts timides se levèrent.

Bon, je résume pour les autres. A la suite d’un naufrage, Robinson s’est retrouvé seul sur une île. Robinson est le génie de la débrouillardise. Nous devons suivre ses leçons. Première leçon : dresser une liste complète de toutes les richesses disponibles sur l’île. Et surtout, sans trier car nul ne sait ce que l’imagination peut un jour nous dicter : un vulgaire bois qu’on s’apprête à jeter peut devenir le plus précieux des outils, à condition qu’on ait l’idée d’y adjoindre une voile. […]

C’est un groupe épuisé qui regagna le réfectoire. Victoria avait rapproché les tables. Et rassemblé tous les moteurs qu’elle avait pu démonter.

Je vais vous les présenter : celui-ci, c’est le moteur de la machine à laver ; celui-là, je l’ai retiré du congélateur ; cet autre, si petit, actionnait le ventilateur ; à sa droite, un reste de hors-bord, pas si rouillé.

[…] [Quelques jours plus tard] Nous nous précipitâmes vers le réfectoire. Un nœud. Posé sur le sol carrelé, un nœud énorme, un embrouillamini inextricable de tuyaux. Vibrant à se rompre. Grondant comme mille tonnerres. Crachant ça et là de longs jets de vapeur. Un moteur. Notre moteur. Le chef-d’oeuvre de Victoria.


Erik Orsenna, Dernières nouvelles des oiseaux,

Éditions Stock, Paris, 2007


Questions :

  1. Pourquoi les moteurs de machine à laver ou de montres peuvent-ils être considérés ici comme des matières premières ?

  2. En quoi consiste le « génie » de Victoria ?

  3. Qu’est-ce que Victoria a ajouté aux « richesses » trouvées en l’état dans l’île ?

  4. Que vaut, pour les habitants de l’île, le travail de Victoria ?

Violence symbolique

      On pourra voir la scène de Match Point (2005) de Woody Allen où le jeune Irlandais visite la grande maison bourgeoise et découvre sa bibliothèque imposante, avec des livres jusqu’au plafond sur cinq mètres de haut (vers 25-26′).


      Dans La vie d’Adèle de Abdellatif Kechiche (2013), Adèle se sent seule et illégitime au repas d’anniversaire de sa compagne, Emma. Celle-ci est entourée de ses amis, des artistes qui ont des discussions esthétiques de haut vol, qui commentent Egon Schiele, etc.

Violence symbolique à l’école

             Dans ce passage, l’héroïne du roman, Clémence, issue d’un milieu très modeste, se souvient de son enfance et des conditions de son passage au pensionnat dans les années 1930.

           Mon père dit un jour que j’avais l’âge de l’école et qu’elle [ma mère] devait m’y conduire. […] [Elle] entreprit le siège de mon père pour qu’il acceptât de m’envoyer en pension. […] Il faut dire qu’elle avait été une jeune fille médiocre, qui travaillait à quatorze ans, se mariait à vingt-huit. Mon père avait des maîtresses, il entendait bien les garder. […] Il travaillait comme une bête. Il avait d’ailleurs de l’animal lorsqu’il passait la porte, haut et sale, dos cassé par la charrette, mains noires et larges, visage crasseux où luisaient ses yeux clairs […].

Et payer la pension ? objecta-t-il.

Je travaillerai, promit ma mère.

           […] [c’était un] petit pensionnat modeste, suffisamment éloigné des docks pour qu’on ne nous y connût pas. Je m’y plus. Lit propre et blanc, danse gracieuse des génuflexions dans la chapelle aux odeurs étourdissantes. A huit ans, je n’étais pas une petite fille sublime, je me suffisais de ces douceurs tandis que l’on s’obstinait à varier mon vocabulaire. Il était fort réduit. Les conversations de mes parents, les disputes d’une fenêtre à l’autre… où aurais-je été pêcher les mots ? Mes petites amies possédaient ces armes, j’en étais complètement démunie. Je me souviens d’un devoir :

La pièce où l’on prend les repas ? La pièce où l’on reçoit ? La pièce où l’on fait la lessive ?

           Et je répondis : la cuisine, la receveuse, la lessiveuse. Quelle imagination m’aurait insufflé ce que j’ignorais ? […] Et ce matin-là j’ai quinze ans, un devoir bien noté, on m’appelle, mon père est là, il va m’emmener, je rassemble mes affaires, on m’embrasse sur le front, je vais sortir, mon pied trébuche sur la marche à monter, encore un instant ai-je envie de dire, mais déjà je suis dehors, la porte a grincé, je ne suis plus des leurs. Il y avait eu trois rappels à l’ordre précédant la lettre : « En cas de non-paiement, nous nous verrions obligés de ne pas recevoir votre enfant après les vacances de Pâques. »


Claire Etcherelli, A propos de Clémence (1971), Denoël