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Argent

« Il n’y a que l’argent qui ne meurt pas, il part seulement en vacances. »

Francis PICABIA

Argent (absurdité de l’ – )

Acte II, Scène 3

Lelio débarque à Marseille avec Arlequin, «sauvage» américain dont il veut voir « la nature toute simple opposée aux lois, aux arts et aux sciences ». Arlequin est vite confronté en effet à des mœurs qui ne cessent de le surprendre. Il détrousse ainsi un marchand en ignorant qu’il convenait de le payer. Emmené par un archer, il est sauvé par Lelio, qui entreprend de lui expliquer les bons usages.

LELIO : Nous ne vivons point ici en commun, comme vous faites dans vos forêts; chacun y a son bien, et nous ne pouvons user que de ce qui nous appartient; c’est pour nous le conserver que les lois sont établies : elles punissent ceux qui prennent le bien d’autrui sans le payer, et c’est pour l’avoir fait que l’on voulait te pendre.

ARLEQUIN : Fort bien ! Mais que donne-t-on pour ce que l’on prend ?

LELIO : De l’argent.

ARLEQUIN : Qu’est-ce que cela, de l’argent ?

LELIO : En voilà.

ARLEQUIN : C’est là de l’argent ? Cela est drôle. (Il en porte à la dent.) Ah ! il est dur comme un diable.

LELIO : On ne le mange pas.

ARLEQUIN :  Qu’en fait-on donc ?

LELIO : On le donne pour des choses dont on a besoin et l’on pourrait presque l’appeler une caution, puisque avec cet argent on trouve partout tout ce qu’on veut. […]  Tu vois, par ce que je viens de dire, qu’on n’a rien pour rien, et que tout s’y acquiert par échange. Or, pour rendre cet échange plus facile, on a inventé l’argent, qui est une marchandise commune et universelle qui se change contre toutes choses, et avec laquelle on a tout ce que l’on veut.

ARLEQUIN : Quoi ! en donnant de ces breloques, on a tout ce dont on a besoin ?

LELIO : Sans doute.

ARLEQUIN : Cela me paraît ridicule, puisqu’on ne peut ni le boire, ni le manger.

LELIO : On ne le boit ni on ne le mange; mais on trouve, avec, de quoi boire et de quoi manger.

ARLEQUIN : Cela est drôle ! tes coutumes ne sont peut-être pas si mauvaises que je les ai crues. Il ne faut que de l’argent pour avoir toutes choses sans soins et sans peines.

LELIO : Oui, avec de l’argent, on ne manque de rien.

ARLEQUIN : Je trouve cela fort commode et bien inventé. Que ne me le disais-tu d’abord ? Je n’aurais pas risqué de me faire pendre. Apprends-moi donc vite où l’on donne de cet argent, afin que j’en fasse ma provision.

LELIO : On n’en donne point.

ARLEQUIN : Eh bien ! où faut-il donc que j‘aille en prendre ?

LELIO : On n’en prend point aussi.

ARLEQUIN : Apprends-moi donc à le faire.

LELIO : Encore moins; tu serais pendu si tu avais fait une seule de ces pièces.

ARLEQUIN : Eh ! comment diable en avoir donc ? On n’en donne point, on ne peut pas en prendre, il n’est pas permis d’en faire : je n’entends rien à ce galimatias !

LELIO : Je vais te l’expliquer. Il y a deux sortes de gens parmi nous, les riches et les pauvres. Les riches ont tout l’argent, et les pauvres n’en ont point.

ARLEQUIN : Fort bien.

LELIO : Ainsi, pour que les pauvres en puissent avoir, ils sont obligés de travailler pour les riches, qui leur donnent de cet argent à proportion du travail qu’ils font pour eux.

ARLEQUIN : Et que font les riches tandis que les pauvres travaillent pour eux ?

LELIO : Ils dorment, ils se promènent, et passent leur vie à se divertir et à faire bonne chère.

ARLEQUIN : Cela est bien commode pour les riches.

LELIO : Cette commodité que tu y trouves fait souvent tout leur malheur.

ARLEQUIN : Pourquoi ?

LELIO : Parce que les richesses ne font que multiplier les besoins des hommes. Les pauvres ne travaillent que pour avoir le nécessaire; mais les riches travaillent pour le superflu, qui n’a point de bornes chez eux, à cause de l’ambition, du luxe et de la vanité qui les dévorent; le travail et l’indigence naissent chez eux de leur propre opulence.

ARLEQUIN : Mais, si cela est ainsi, les riches sont plus pauvres que les pauvres mêmes, puisqu’ils manquent de plus de choses.

LELIO : Tu as raison.

ARLEQUIN : Écoute, veux-tu que je te dise ce que je pense des nations civilisées ?

LELIO : Oui, qu’en penses-tu ?

ARLEQUIN : Il faut que je dise la vérité, car je n’ai point d’argent à te donner pour caution de ma parole. Je pense que vous êtes des fous qui croyez être sages, des ignorants qui croyez être habiles, des pauvres qui croyez être riches, et des esclaves qui croyez être libres.

LELIO : Et pourquoi le penses-tu ?

ARLEQUIN : Parce que c’est la vérité. Vous êtes fous, car vous cherchez avec beaucoup de soins une infinité de choses inutiles; vous êtes pauvres, parce que vous bornez vos biens dans l’argent ou d’autres diableries, au lieu de jouir simplement de la nature comme nous, qui ne voulons rien avoir afin de jouir plus librement de tout; vous êtes esclaves de toutes vos possessions, que vous préférez à votre liberté et à vos frères, que vous feriez pendre s’ils vous avaient pris la plus petite partie de ce qui vous est inutile. Enfin vous êtes des ignorants, parce que vous faites consister votre sagesse à savoir les lois, tandis que vous ne connaissez pas la raison qui vous apprendrait à vous passer de lois comme nous.

Delisle de la Drevetière, L’Arlequin sauvage (1721)

Argent (salariat, – et émancipation sociale)

Chi-Ying gagne, en travaillant à l’usine, sept ou huit fois plus que ne gagne son père à la maison, mais l’argent n’est pas la motivation principale qui l’a poussée à quitter son village. Chi-Ying est surtout parvenue ainsi à retarder son mariage. Et finalement elle a décidé de ne pas accepter le mari que ses parents avaient choisi pour elle. Avec son salaire, elle a remboursé au jeune homme les cadeaux qu’il avait offerts à ses parents. A la ville, elle se sent moderne, libre et jeune. […] Chi-Ying compare sa vie avec celles de sa mère et de sa grand-mère. La différence la plus frappante, pour elle, n’est pas l’argent mais l’ouverture sur le monde. Maman et Mamie n’ont jamais eu leur propre travail, ni leur propre argent. […]

Le paradoxe, bien sûr, est que le travail exténuant dans la production de textile et de vêtements, les couvre-feux, les dortoirs fermés à double tour, les passages aux toilettes minutés, les quotas de production, l’assistance obligatoire aux services religieux, les hautes clôtures […] font aussi partie de la libération économique et de la conquête de l’autonomie de ces femmes.

Pietra Rivoli, Les aventures d’un tee-shirt dans l’économie globalisée (2007), Fayard

Questions :

  1. Quelle a été la motivation première de Chi-Ying pour travailler en usine ?

  2. Le travail en usine présente-t-il des avantages en Chine ?

  3. L’auteure de l’article nie-t-elle la réalité des conditions de travail en Chine ? Justifiez votre réponse.