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Ascension sociale

Un point de vue critique sur les rêves de réussite sociale qui servent de « carotte » aux travailleurs :

Il ne faut jamais s’approcher d’un endroit où les gens travaillent. Pour peu qu’on traîne dans les parages, on risque de se faire prendre au piège. « Hé, dépêchez-vous donc d’attraper ça ! » Sûrement pas. Pourquoi le ferais-je ? Je ne serais pas payé. On accroche dans tous les bureaux et dans toutes les usines une affiche qui vous incite à en faire plus. L’explication vous est fournie sur un tract distribué sur les lieux de travail : « Fais-en plus ! Si aujourd’hui tu en fais plus que ce qu’on te demande, si tu travailles plus que ce pour quoi tu es payé, on te revaudra ça un jour. »

Personne n’a encore pu m’avoir de cette manière. C’est pourquoi je ne suis pas devenu non plus le directeur général de la Pacific Railway and Steamship Inc. On lit régulièrement dans les magazines et les suppléments dominicaux des journaux – et, d’ailleurs, les gens qui ont réussi le savent bien – que, grâce à cette surcharge de travail volontaire, qui dénote ambition, zèle et désir de pouvoir commander, plus d’un simple ouvrier est devenu directeur général ou milliardaire, et que quiconque suit consciencieusement cette voie pourra lui aussi accéder au poste de directeur général. Mais les postes de directeur général et de milliardaire ne sont pas si nombreux en Amérique. Je risque donc de travailler toujours plus pendant trente ans, sans pour autant toucher davantage, tout ça parce que je suis censé devenir directeur général. Si je demande un beau jour : « Alors, il n’y a toujours pas de poste de directeur général à prendre ? » On me répondra : « Désolé, pas pour l’instant, mais nous vous avons remarqué, continuez encore à travailler aussi assidûment, nous ne vous perdrons pas de vue. » Autrefois on disait : « Chacun de mes soldats porte un bâton de maréchal dans son havresac », aujourd’hui on dit : « Chacun de nos ouvriers et employés peut devenir directeur général. » Dans ma jeunesse j’ai vendu des journaux à la criée, ciré des bottes et, dès l’âge de sept ans, j’ai dû gagner ma pitance, mais jusqu’à présent je ne suis pas encore devenu directeur général ou milliardaire. Les journaux que vendaient ces milliardaires dans leur jeunesse et les bottes qu’ils ciraient devaient être bien différents de ceux auxquels j’avais eu affaire.

La nuit, quand tout est calme et qu’on scrute l’horizon, de drôles d’idées vous passent par la tête. Je me suis déjà imaginé ce qui se serait produit si les soldats de Napoléon avaient soudain, tous ensemble, sorti leur bâton de maréchal de leur havresac. Qui chauffe donc les rivets dans une chaudronnerie ? Les directeurs généraux récemment distingués, bien entendu. Qui d’autre ? Il ne reste plus personne qui pourrait le faire, et le chaudron doit bien être fabriqué, la bataille livrée, sinon on n’aurait besoin ni de directeurs généraux ni de maréchaux. La foi remplit d’or des sacs vides, transforme les fils de charpentier en dieux, et les lieutenants d’artillerie en empereurs dont le nom resplendit des siècles durant. Inspire de la foi aux hommes et, à coups de bâton, ils chasseront leur Dieu du ciel pour t’introniser. Si la foi déplace les montagnes, c’est l’incroyance qui brise les chaînes des esclaves.

B. Traven, Le vaisseau des morts (1926), La découverte pp133-134

Quelques bonnes illustrations des effets soudains que peuvent avoir les bouleversements individuels sur les trajectoires sociales des individus.

                       => Lacombe Lucien (1974) de Louis Malle

                       => personnage de Joseph dans Au revoir les enfants (1987)