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Autorité légale-rationnelle (Soumission à) – Max Weber

Portrait d’un individu « niais », complètement soumis aux titres et à l’autorité bureaucratiques. Poiret et Michonneau sont deux membres de la pension Vauquer, personnages médiocres et antipathiques. Monsieur Gondureau est le chef de la Sûreté, c à d de la police.

Chacun comprendra mieux l’espèce particulière à laquelle appartenait Poiret, dans la grande famille des niais, après une remarque déjà faite par certains observateurs, mais qui jusqu’à présent n’a pas été publiée. Il est une nation plumigère, serrée au budget entre le premier degré de latitude qui comporte les traitements de douze cents francs, espèce de Groënland administratif, et le troisième degré, où commencent les traitements un peu plus chauds de trois à six mille francs, région tempérée, où s’acclimate la gratification, où elle fleurit malgré les difficultés de la culture. Un des traits caractéristiques qui trahit le mieux l’infirme étroitesse de cette gent subalterne, est une sorte de respect involontaire, machinal, instinctif, pour ce grand lama de tout ministère, connu de l’employé par une signature illisible et sous le nom de SON EXCELLENCE MONSEIGNEUR LE MINISTRE, cinq mots qui équivalent à l’Il Bondo Cani du Calife de Bagdad 1, et qui, aux yeux de ce peuple aplati, représente un pouvoir sacré, sans appel. Comme le pape pour les chrétiens, monseigneur est administrativement infaillible aux yeux de l’employé ; l’éclat qu’il jette se communique à ses actes, à ses paroles, à celles dites en son nom ; il couvre tout de sa broderie, et légalise les actions qu’il ordonne ; son nom d’Excellence, qui atteste la pureté de ses intentions et la sainteté de ses vouloirs, sert de passeport aux idées les moins admissibles. Ce que ces pauvres gens ne feraient pas dans leur intérêt, ils s’empressent de l’accomplir dès que le mot Son Excellence est prononcé. Les bureaux ont leur obéissance passive, comme l’armée a la sienne : système qui étouffe la conscience, annihile un homme, et finit, avec le temps, par l’adapter comme une vis ou un écrou à la machine gouvernementale. Aussi monsieur Gondureau, qui paraissait se connaître en hommes, distingua-t-il promptement en Poiret un de ces niais bureaucratiques, et fit-il sortir le Deus ex machinâ, le mot talismanique de Son Excellence, au moment où il fallait, en démasquant ses batteries, éblouir le Poiret, qui lui semblait le mâle de la Michonneau, comme la Michonneau lui semblait la femelle du Poiret.

-  Du moment où Son Excellence elle-même, Son Excellence Monseigneur le ! Ah ! c’est très-différent, dit Poiret.

Honoré de Balzac, Le père Goriot (1834), Le livre de poche, pp195-196

Note :

1 le Calife de Bagdad est un opéra comique en un acte de François Adrien Boieldieu. La première eut lieu à l’Opéra-Comique le 16 septembre 1800 et sa popularité gagna bientôt toute l’Europe. Isaoun, le calife de Bagdad s’est déguisé pour pouvoir parcourir les rues de la ville librement, sous le pseudonyme de Il Bondocani.

Autorité traditionnelle

Mais là, le cas était différent. Les Hohenfels faisaient partie de notre histoire. Il est vrai que leur château, situé entre Hohenstaufen, le Teck et Hohenzollern, était en ruine et que ses tours détruites laissaient à nu le cône de la montagne, mais leur célébrité était encore vivace. Je connaissais leurs exploits aussi bien que ceux de Scipion l’Africain, d’Hannibal ou de César. Hildebrandt von Hohenfels était mort en 1190 en essayant de sauver Frédéric Ier de Hohenstaufen, le grand Barberousse, de la noyade dans le Cydnus en Asie Mineure, rivière au courant rapide. Anno von Hohenfels était l’ami de Frédéric II, le plus magnifique des Hohenstaufen, Stupor Mundi ; il l’avait aidé à écrire De arte venandi cum avibus et mourut à Salerne en 1247 dans les bras de l’empereur. (Son corps repose encore à Catane, dans un sarcophage de porphyre supporté par quatre lions). Frédéric von Hohenfels, inhumé à Kloster Hirschau, fut tué à Pavie après avoir fait prisonnier le roi de France, François Ier. Waldemar von Hohenfels tomba à Leipzig. Deux frères, Fritz et Ulrich, périrent à Champigny en 1871, d’abord le plus jeune, puis l’aîné en essayant de le mettre en lieu sûr. Un autre Frédéric von Hohenfels fut tué à Verdun.

Et là, à quelque cinquante centimètres de moi, était assis un membre de cette illustre famille de Souabe, partageant la même salle que moi, sous mes yeux observateurs et fascinés. Le moindre de ses mouvements m’intéressait : sa façon d’ouvrir son cartable ciré, celle dont il disposait, de ses mains blanches et d’une irréprochable propreté (si différentes des miennes, courtes, maladroites et tachées d’encre), son stylo et ses crayons bien taillés, celle dont il ouvrait et fermait son cahier. Tout en lui éveillait ma curiosité : le soin avec lequel il choisissait son crayon, sa manière de s’asseoir – bien droit, comme si, à tout moment, il dût avoir besoin de se lever pour donner un ordre à une armée invisible – et celle de passer sa main dans ses cheveux blonds. […] J’observais son fier visage aux traits joliment ciselés et, en vérité, nul adorateur n’eût pu contempler Hélène de Troie plus intensément ou être plus convaincu de sa propre infériorité. Qui donc étais-je pour oser lui parler ? Dans quels ghettos d’Europe mes ancêtres avaient-ils croupi quand Frédéric von Hohenstaufen avait tendu à Anno von Hohenfels sa main ornée de bagues ? Que pouvais-je donc, moi, fils d’un médecin juif, petit-fils et arrière-petit-fils d’un rabbin et d’une lignée de petits commerçants et de marchands de bestiaux, offrir à ce garçon aux cheveux d’or dont le seul nom m’emplissait d’un tel respect mêlé de crainte ?

[…] Qu’avait-il, lui, Conrad von Hohenfels, de commun avec moi, Hans Schwarz, dépourvu d’assurance et de grâce mondaine ?

[…] tous étaient silencieux et gênés en sa présence, lui laissant le passage chaque fois qu’il se levait et où qu’il allât. Ils semblaient, eux aussi, être sous un charme.

[…] Et pourtant, les garçons semblaient avoir peur de lui. Je ne puis que supposer que c’était le mythe des Hohenfels qui, ainsi que moi, les rendait timides et les embarrassait.

Fred Uhlman, L’ami retrouvé (1971), Édition France Loisirs, pp24-29