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Fatalisme

Poème Familiale de Jacques Prévert, Recueil Paroles (1972)


La mère fait du tricot
Le fils fait la guerre
Elle trouve ça tout naturel la mère
Et le père qu’est-ce qu’il fait le père ?
Il fait des affaires
Sa femme fait du tricot
Son fils la guerre
Lui des affaires
Il trouve ça tout naturel le père
Et le fils et le fils
Qu’est-ce qu’il trouve le fils ?
Il ne trouve rien absolument rien le fils
Le fils sa mère fait du tricot son père fait des affaires lui la guerre
Quand il aura fini la guerre
Il fera des affaires avec son père
La guerre continue la mère continue elle tricote
Le père continue il fait des affaires
Le fils est tué il ne continue plus
Le père et la mère vont au cimetière
Ils trouvent ça naturel le père et la mère
La vie continue la vie avec le tricot la guerre les affaires
Les affaires la guerre le tricot la guerre
Les affaires les affaires et les affaires
La vie avec le cimetière.

 

Faux-monnayeur

On peut se référer à la planche de Les aventures de Tintin L’île noire (1938) de Hergé, où Tintin découvre l’atelier des faux-monnayeurs dans la grotte.


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Féminisme dévoyé

         Après mon quatrième verre de vodka j’ai commencé à me sentir assez mal, et j’ai dû aller m’étendre sur un tas de coussins derrière le canapé. Peu après, deux filles sont venues s’asseoir sur ce même canapé. Ce sont deux filles pas belles du tout, les deux boudins du service en fait. Elles vont manger ensemble et elles lisent des bouquins sur le développement du langage chez l’enfant, tout ce genre de trucs.

Aussitôt elles se sont mises à commenter les nouvelles du jour, à savoir qu’une fille du service était venue au boulot avec une minijupe vachement mini, au ras des fesses.

         Et qu’est-ce qu’elles en pensaient ? Elles trouvaient ça très bien. Leurs silhouettes se détachaient en ombres chinoises, bizarrement agrandies, sur le mur au-dessus de moi. Leurs voix me paraissaient venir de très haut, un peu comme le Saint-Esprit. En fait je n’allais pas bien du tout, c’est clair.

         Pendant quinze minutes elles ont continué à aligner les platitudes. Et qu’elle avait bien le droit de s’habiller comme elle voulait, et que ça n’avait rien à voir avec le désir de séduire les mecs, et que c’était juste pour se sentir bien dans sa peau, pour se plaire à elle-même, etc. Les ultimes résidus, consternants, de la chute du féminisme. À un moment donné j’ai même prononcé ces mots à voix haute : « les ultimes résidus, consternants, de la chute du féminisme ». Mais elles ne m’ont pas entendu.

         Moi aussi j’avais bien remarqué cette fille. Difficile de ne pas la voir. D’ailleurs, même le chef de service était en érection. Je me suis endormi avant la fin de la discussion, mais j’ai fait un rêve pénible. Les deux boudins se tenaient bras dessus, bras dessous dans le couloir qui traverse le service, et elles levaient haut la jambe en chantant à tue-tête :

     « Si je me promène cul nu,

      C’est pas pour vous sédui-re !

      Si je montre mes jambes poilues,

      C’est pour me faire plaisi-re ! »


Michel Houellebecq, Extension du domaine

de la lutte (1994), J’ai lu, p5-6

Femmes (inactivité des – )

IRINA

Ce matin, une fois debout, et lavée, il m’a semblé brusquement que tout devenait clair, que je savais comment il faut vivre. Cher Ivan Romanytch, je sais tout. Tout homme doit travailler, peiner, à la sueur de son front, là est le sens et le but ultime de sa vie, son bonheur, sa joie. Heureux l’ouvrier qui se lève à l’aube et va casser des cailloux sur la route, ou le berger, ou l’instituteur qui fait la classe aux enfants ou le mécanicien qui travaille au chemin de fer… Mon Dieu, s’il n’était question que des hommes ! Mais ne vaut-il pas mieux être un bœuf, un cheval, oui, tout bonnement, plutôt qu’une jeune femme qui se réveille à midi, prend son café au lit et passe deux heures à sa toilette ? … Oh ! c’est affreux. J’ai envie de travailler comme on a envie de boire, quand il fait très chaud. Et si je ne me lève pas de bonne heure, si je continue à ne rien faire, retirez-moi votre amitié, Ivan Romanytch.


Anton Tchekhov, Les Trois Sœurs (1901) Actes Sud [2002].




Minne se lève tôt, pour une Parisienne qui sort souvent le soir. À neuf heures, elle a pris son bain, et mange ses rôties sans langueur, très éveillée, dans son cabinet de toilette blanc. À chaque étage de la maison neuve, il y a le même cabinet de toilette blanc, le même petit salon gris perle à fausses boiseries, le même grand salon à baies vitrées… Cela désole l’imagination ; mais Minne n’y pense pas.

Ensachée dans sa robe de moinillon blanc, la tresse en corde d’or dansant sur les reins, elle savoure ce matin, pas encore blasée, l’exquise solitude où la laisse le départ quotidien de son mari.

Jusqu’à midi, elle sera seule, seule à lisser en arrière, tout aplatis, ses cheveux polis par la brosse, ce qui lui fait une figure d’enfant japonais ; seule à regarder la couleur du temps, à vérifier, d’un index pointu, le balayage des petits coins ; seule à camper sur un chapeau le paradis qu’éparpille son souffle et qui se couche comme une graminée des prés ; seule à rêver, à écrire, à lire, à jouir de l’enivrante solitude qui, depuis toujours, a conseillé Minne.

C’est par un matin d’hiver, clair et sonore comme celui-ci, qu’elle a couru chez Diligenti, vague compositeur italien. Elle l’a trouvé à son piano, flatté, embêté, irrésolu… Pour la punir de le déranger à cette heure-là, il a, rageur, possédé Minne déçue…

Mais, aujourd’hui, Minne se sent une âme de ménagère raisonnable. Sa déconvenue d’hier – la quatrième – lui donne à réfléchir, et elle réfléchit, en effet, devant une tasse vide.


Colette, L’ingénue libertine, pp. 147-148, Albin Michel, Le livre de poche, 1909

Femmes (opposition au travail des – )

Je revis Aïcha le lendemain ; […] elle me raccompagna à la gare de Cherbourg. L’hiver prenait possession du bocage, des masses de brume s’accumulaient au-dessus des haies. Entre nous, ce n’était pas facile. Elle avait connu les organes sexuels de mon père, ce qui tendait à créer une intimité un peu déplacée. Tout cela était globalement surprenant : elle avait l’air d’une fille sérieuse, et mon père n’avait rien d’un séducteur. Il devait quand même posséder certains traits, certaines caractéristiques attachantes que je n’avais pas su voir; j’avais même du mal, en réalité, à me souvenir des traits de son visage. Les hommes vivent les uns à côté des autres comme des bœufs ; c’est tout juste s’ils parviennent, de temps en temps, à partager une bouteille d’alcool. La Volkswagen d’Aïcha s’arrêta sur la place de la Gare ; j’avais conscience qu’il serait mieux de prononcer quelques paroles avant la séparation. « Eh bien… » dis-je. Au bout de quelques secondes, elle s’adressa à moi d’une voix sourde : « Je vais quitter la région. J’ai un ami qui peut me trouver une place de serveuse à Paris ; je continuerai mes études là-bas. De toute façon, ma famille me considère comme une pute.» J’émis un murmure de compréhension. « À Paris, il y a plus de monde» hasardai-je finalement avec douleur; j’avais beau y réfléchir, c’était tout ce que je trouvais à dire sur Paris. L’extrême pauvreté de la réplique ne parut pas la décourager. « Je n’ai rien à attendre de ma famille, poursuivit-elle avec une colère rentrée. Non seulement ils sont pauvres, mais en plus ils sont cons. Il y a deux ans, mon père a fait le pèlerinage de La Mecque; depuis, il n’y a plus rien à en tirer. Mes frères, c’est encore pire : ils s’entretiennent mutuellement dans leur connerie, ils se bourrent la gueule au pastis tout en se prétendant les dépositaires de la vraie foi, et ils se permettent de me traiter de salope parce que j’ai envie de travailler plutôt que d’épouser un connard dans leur genre. »

« C’est vrai, dans l’ensemble, les musulmans c’est pas terrible… » émis-je avec embarras. Je pris mon sac de voyage, ouvris la portière. « Je pense que vous vous en sortirez… » marmonnai-je sans conviction. J’eus à ce moment une espèce de vision sur les flux migratoires comme des vaisseaux sanguins qui traversaient l’Europe; les musulmans apparaissaient comme des caillots qui se résorbaient lentement. Aïcha me regardait, dubitative. Le froid s’engouffrait dans la voiture. Intellectuellement, je parvenais à éprouver une certaine attraction pour le vagin des musulmanes. De manière un peu forcée, je souris. Elle sourit à son tour, avec plus de franchise. Je lui serrai longuement la main, j’éprouvai la chaleur de ses doigts, je continuai jusqu’à sentir le sang qui battait doucement au creux du poignet. À quelques mètres de la voiture, je me retournai pour lui faire un petit signe. Quand même, il y avait eu une rencontre ; quand même, à la fin, quelque chose s’était produit.

Michel Houellebecq, Plateforme (2001), Flammarion


Voir aussi : Inactivité des femmes

Fonctions de la famille (fonction de production)

       L’auteure de ce livre est née en 1927, elle y évoque son enfance dans la ferme familiale à la limite de la Lorraine et de l’Alsace.


        Les années de ma jeunesse ont marqué le reste de ma vie. J’ai réalisé bien plus tard combien nous travaillions dur. Mes parents n’étaient pas insensibles, mais très rudes. Ils n’avaient pas le temps de se pencher sur eux-mêmes, ni sur leurs enfants. […] La vie paysanne ne laissait guère de place aux cajoleries. […]

        La valeur d’un paysan ne se mesurait pas à l’intelligence de son cerveau, mais à l’épaisseur de ses biceps. Le cultivateur cultivait ses champs, et les riches leur cerveau. Mon père ne voyait pas à quoi cela pouvait servir d’apprendre ; il n’avait pas idée de ce qu’était l’instruction… Surtout pour une fille ! Cela lui semblait bien inutile. […]

        Mon père venait me chercher à l’école en pleine dictée ou au milieu d’une rédaction. Comme une esclave, je devais me plier à ses exigences, sans aucun pouvoir de me libérer. Le plus dur, c’était de reprendre ma place, avec mes vêtements trempés de sueur, mon tablier souillé par le travail de la terre. La plume collait à la paume de ma main crasseuse lorsque je la trempais dans l’encrier. Mais chaque médaille n’a pas que son revers. Ces corvées humiliantes m’incitaient à m’élever et à me libérer de ma triste condition paysanne.


 

R Firholz, Rosalie. Une enfance à la ferme (2003),

Editions de l’Est


Questions :

  1. Montrez que la famille peut être un lieu de production.

  2. Expliquez en quoi la fonction de production de la famille a perdu de son importance aujourd’hui.

  3. Autrefois, le lien familial était-il essentiellement affectif ?