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Li Lo Lu

Libéralisme sexuel

Ce long extrait est l’occasion de développer un peu une thèse phare de Michel Houellebecq : “La sexualité est un système de hiérarchie sociale.”


[Dans l’hyper-concurrence sexuelle, un portrait de looser absolu : Raphaël Tisserand]

        [Tisserand] essaie d’accrocher le regard de l’étudiante sur sa gauche. Le problème de Raphaël Tisserand – le fondement de sa personnalité, en fait – c’est qu’il est très laid. Tellement laid que son aspect rebute les femmes, et qu’il ne réussit pas à coucher avec elles. Il essaie pourtant, il essaie de toutes ses forces, mais ça ne marche pas. Simplement, elles ne veulent pas de lui.

        Son corps est pourtant proche de la normale : de type vaguement méditerranéen, il est certes un peu gras ; « courtaud », comme on dit ; en outre, sa calvitie semble en évolution rapide. Bon, tout cela pourrait encore s’arranger ; mais ce qui ne va pas du tout, c’est son visage. Il a exactement le faciès d’un crapaud-buffle – des traits épais, grossiers, larges, déformés, le contraire exact de la beauté. Sa peau luisante, acnéique, semble constamment exsuder une humeur grasse. Il porte des lunettes à double foyer, car en plus il est très myope mais s’il avait des verres de contact ça n’arrangerait rien, j’en ai peur. Qui plus est, sa conversation manque de finesse, de fantaisie, d’humour ; il n’a absolument aucun charme (le charme est une qualité qui peut parfois remplacer la beauté – au moins chez les hommes ; d’ailleurs on dit souvent : « Il a beaucoup de charme », ou : « Le plus important, c’est le charme » ; c’est ce qu’on dit). Dans ces conditions, il est bien sûr terriblement frustré ; mais qu’est-ce que je peux y faire ? Alors je regarde le paysage.

        Plus tard, il engage la conversation avec l’étudiante. Nous longeons la Seine, écarlate, complètement noyée dans les rayons du soleil levant – on croirait vraiment que le fleuve charrie du sang. Vers neuf heures, nous arrivons à Rouen. L’étudiante fait ses adieux à Tisserand bien entendu, elle refuse de lui communiquer son numéro de téléphone. Pendant quelques minutes, il va ressentir un certain abattement ; il va falloir que je m’occupe de chercher un bus. […]

        [Un peu plus tard dans la matinée, après que le chef de service les aie conviés à déjeuner ensemble]

        Tisserand réussit à me glisser qu’il aurait « préféré manger avec les deux minettes du troisième rang ». Il a donc déjà repéré des proies féminines dans l’assistance ; c’était presque inévitable, mais j’en suis un peu inquiet, malgré tout. […]

        Je suis assez souvent sollicité par les deux minettes ; ce sont des secrétaires, et apparemment c’est la première fois qu’elles se trouvent en face d’une console d’ordinateur. Elles sont donc un peu paniquées, à juste titre d’ailleurs. Mais à chaque fois que je m’approche d’elles Tisserand intervient, sans hésiter à interrompre son explication. C’est surtout l’une des deux qui l’attire, j’ai l’impression ; il est vrai qu’elle est ravissante, pulpeuse, très sexy ; elle porte un bustier en dentelle noire et ses seins bougent doucement sous l’étoffe. Hélas, chaque fois qu’il s’approche de la pauvre petite secrétaire, le visage de celle-ci se crispe dans une expression de répulsion involontaire, on pourrait presque dire de dégoût. C’est vraiment une fatalité. […]


[A l’opposé de Tisserand, portrait d’un winner absolu : Thomassen]

        Je me souviens d’avoir assisté à une scène pénible, le jour où Tisserand avait été présenté à Thomassen, qui venait d’entrer dans notre boîte. Thomassen est d’origine suédoise ; il est très grand (légèrement plus de deux mètres, je crois), admirablement bien proportionné, et son visage est d’une beauté extraordinaire, solaire, radieuse ; on a vraiment l’impression d’être en face d’un surhomme, d’un demi-dieu.

        Thomassen m’a d’abord serré la main, puis il est allé vers Tisserand. Tisserand s’est levé et s’est rendu compte que, debout, l’autre le dépassait de quarante bons centimètres. Il s’est rassis brutalement, son visage est devenu écarlate, j’ai bien cru qu’il allait lui sauter à la gorge ; c’était affreux à voir.

        Plus tard j’ai effectué plusieurs déplacements en province avec Thomassen pour des formations, toujours dans le même style. Nous nous sommes très bien entendus. Je l’ai plusieurs fois remarqué, les gens d’une beauté exceptionnelle sont souvent modestes, gentils, affables, prévenants. Ils ont beaucoup de mal à se faire des amis, au moins parmi les hommes. Ils sont obligés de faire des efforts constants pour essayer de faire oublier leur supériorité, ne serait-ce qu’un peu.

        Tisserand, Dieu merci, n’a jamais été amené à effectuer de déplacement avec Thomassen. Mais à chaque fois qu’un cycle de formations se prépare je sais qu’il y pense, et qu’il passe de bien mauvaises nuits. […]


[Généralisation à partir de ces cas particuliers et émergence de la notion de libéralisme sexuel]

        Le lendemain, au petit déjeuner, il a longuement considéré son bol de Nesquik ; et puis, d’un ton presque rêveur, il a soupiré : « Putain, j’ai vingt-huit ans et je suis toujours puceau !… » Je m’en suis quand même étonné ; il m’a alors expliqué qu’un reste d’orgueil l’avait toujours empêché d’aller aux putes. Je l’en ai blâmé ; peut-être un peu vivement, car il a tenu à me réexpliquer son point de vue le soir même, juste avant de partir à Paris pour le week-end. Nous étions sur le parking de la direction départementale de l’Agriculture ; les réverbères répandaient un halo jaunâtre assez déplaisant ; l’air était humide et froid. Il a dit : « Tu comprends, j’ai fait mon calcul ; j’ai de quoi me payer une pute par semaine ; le samedi soir, ça serait bien. Je finirai peut-être par le faire. Mais je sais que certains hommes peuvent avoir la même chose gratuitement, et en plus avec de l’amour. Je préfère essayer ; pour l’instant je préfère encore essayer. »

        Je n’ai évidemment rien pu lui répondre, mais je suis rentré à mon hôtel assez pensif. Décidément, me disais-je, dans nos sociétés, le sexe représente bel et bien un second système de différenciation, tout à fait indépendant de l’argent ; et il se comporte comme un système de différenciation au moins aussi impitoyable. Les effets de ces deux systèmes sont d’ailleurs strictement équivalents. Tout comme le libéralisme économique sans frein, et pour des raisons analogues, le libéralisme sexuel produit des phénomènes de paupérisation absolue. Certains font l’amour tous les jours ; d’autres cinq ou six fois dans leur vie, ou jamais. Certains font l’amour avec des dizaines de femmes ; d’autres avec aucune. C’est ce qu’on appelle la « loi du marché ». Dans un système économique où le licenciement est prohibé, chacun réussit plus ou moins à trouver sa place. Dans un système sexuel où l’adultère est prohibé, chacun réussit plus ou moins à trouver son compagnon de lit. En système économique parfaitement libéral, certains accumulent des fortunes considérables ; d’autres croupissent dans le chômage et la misère. En système sexuel parfaitement libéral, certains ont une vie érotique variée et excitante ; d’autres sont réduits à la masturbation et à la solitude. Le libéralisme économique, c’est l’extension du domaine de la lutte, son extension à tous les âges de la vie et à toutes les classes de la société. De même, le libéralisme sexuel, c’est l’extension du domaine de la lutte, son extension à tous les âges de la vie et à toutes les classes de la société. Sur le plan économique, Raphaël Tisserand appartient au camp des vainqueurs ; sur le plan sexuel, à celui des vaincus. Certains gagnent sur les deux tableaux ; d’autres perdent sur les deux. Les entreprises se disputent certains jeunes diplômés ; les femmes se disputent certains jeunes hommes ; les hommes se disputent certaines jeunes femmes ; le trouble et l’agitation sont considérables.


Michel Houellebecq, Extension du domaine de la lutte, (1994)

J’ai lu, p93 ; pp53-55 ; p56 ; p59 ; p62-63 ; pp99-101

Voir aussi : Misère sexuelle ; Exclusion

 

 

Licenciement


 

Chanson Il ne rentre pas ce soir de Eddy Mitchell

Album Après minuit (1978)


 

Il écrase sa cigarette
Puis repousse le cendrier,
Se dirige vers les toilettes,
La démarche mal assurée.
Il revient régler ses bières,
Le sandwich et son café.
Il ne rentre pas ce soir.



Le grand chef du personnel
L’a convoqué à midi :
« J’ai une mauvaise nouvelle.
Vous finissez vendredi.
Une multinationale
S’est offert notre société.
Vous êtes dépassé
Et, du fait, vous êtes remercié. »
Il n’a plus d’espoir, plus d’espoir.
Il ne rentre pas ce soir.
Il s’en va de bar en bar.
Il n’a plus d’espoir, plus d’espoir.
Il ne rentre pas ce soir.



Il se décide à traîner
Car il a peur d’annoncer
A sa femme et son banquier
La sinistre vérité.
Etre chômeur à son âge,
C’est pire qu’un mari trompé.
Il ne rentre pas ce soir.



Fini le golf et le bridge
Les vacances à Saint-Tropez,
L’éducation des enfants
Dans la grande école privée.
Il pleure sur lui, se prend pour
Un travailleur immigré.
Il se sent dépassé
Et, du fait, il est remercié.
Il n’a plus d’espoir, plus d’espoir.
Il ne rentre pas ce soir.
Il s’en va de bar en bar.
Il n’a plus d’espoir, plus d’espoir.
Il ne rentre pas ce soir.