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Rationalité en valeur

          Au nom de ses convictions personnelles et de son éthique, un individu décline parfois directement des avantages matériels qu’on lui offre de manière unilatérale. C’est le cas par exemple dans New-York Miami (It Happened One Night) (1934) de Frank Capra. Pour avoir ramené la fille turbulente et insoumise d’un millionnaire, le journaliste Peter Warne se voit proposer la récompense de 10 000 dollars promise par le père, car il a des « principes » dit-il.

Relâchement des mœurs

                      Du point de vue amoureux Véronique appartenait, comme nous tous, à une génération sacrifiée. Elle avait certainement été capable d’amour ; elle aurait souhaité en être encore capable, je lui rends ce témoignage ; mais cela n’était plus possible. Phénomène rare, artificiel et tardif, l’amour ne peut s’épanouir que dans des conditions mentales spéciales, rarement réunies, en tous points opposées à la liberté de mœurs qui caractérise l’époque moderne. Véronique avait connu trop de discothèques et d’amants ; un tel mode de vie appauvrit l’être humain, lui infligeant des dommages parfois graves et toujours irréversibles. L’amour comme innocence et comme capacité d’illusion, comme aptitude à résumer l’ensemble de l’autre sexe à un seul être aimé, résiste rarement à une année de vagabondage sexuel, jamais à deux. En réalité, les expériences sexuelles successives accumulées au cours de l’adolescence minent et détruisent rapidement toute possibilité de projection d’ordre sentimental et romanesque ; progressivement, et en fait assez vite, on devient aussi capable d’amour qu’un vieux torchon. Et on mène ensuite, évidemment, une vie de torchon ; en vieillissant on devient moins séduisant, et de ce fait amer. On jalouse les jeunes, et de ce fait on les hait. Cette haine, condamnée à rester inavouable, s’envenime et devient de plus en plus ardente ; puis elle s’amortit et s’éteint, comme tout s’éteint. Il ne reste plus que l’amertume et le dégoût, la maladie et l’attente de la mort.


Michel Houellebecq, Extension du domaine de la lutte (1994),

J’ai lu, p114


Voir aussi : Libéralisme sexuel ; Misère sexuelle

 

Retraites

           Au milieu du bruit, cependant, une conversation s’était engagée entre le père Bru et maman Coupeau. Le vieux, que la nourriture et le vin laissaient blême, parlait de ses fils morts en Crimée. Ah ! si les petits avaient vécu, il aurait eu du pain tous les jours. Mais maman Coupeau, la langue un peu épaisse, se penchant, lui disait :

On a bien du tourment avec les enfants, allez ! Ainsi, moi, j’ai l’air d’être heureuse ici, n’est-ce pas ? eh bien ! je pleure plus d’une fois… Non, ne souhaitez pas d’avoir des enfants.

Le père Bru hochait la tête.

On ne veut plus de moi nulle part pour travailler, murmura-t-il. Je suis trop vieux. Quand j’entre dans un atelier, les jeunes rigolent et me demandent si c’est moi qui ai verni les bottes d’Henri IV… L’année dernière, j’ai encore gagné trente sous par jour à peindre un pont ; il fallait rester sur le dos, avec la rivière qui coulait en bas. Je tousse depuis ce temps… Aujourd’hui, c’est fini, on m’a mis à la porte de partout.

Il regarda ses pauvres mains raidies et ajouta :

Ça se comprend, puisque je ne suis bon à rien. Ils ont raison, je ferais comme eux… Voyez-vous, le malheur, c’est que je ne sois pas mort. Oui, c’est ma faute. On doit se coucher et crever, quand on ne peut plus travailler.

Vraiment, dit Lorilleux qui écoutait, je ne comprends pas comment le gouvernement ne vient pas au secours des invalides du travail… Je lisais ça l’autre jour dans un journal…

Mais Poisson crut devoir défendre le gouvernement.

Les ouvriers ne sont pas des soldats, déclara-t-il. Les Invalides sont pour les soldats… Il ne faut pas demander des choses impossibles.


Emile Zola, L’assommoir (1877),

GF Flammarion, pp267-8