A B C D E F G H I L M N O P Q R S T U V

Salaires

« Les hauts salaires d’hier provoquent le chômage d’aujourd’hui et les baisses de pouvoir d’achat de demain. »


Michel Albert

Ségrégation urbaine

          Les manières, le parler, en un mot la tradition faubourg Saint-Germain est à Paris, depuis environ quarante ans, ce que la Cour y était jadis, ce qu’était l’hôtel Saint-Paul dans le quatorzième siècle, le Louvre au quinzième, le Palais, l’hôtel Rambouillet, la place Royale au seizième, puis Versailles au dix-septième et au dix-huitième siècle. A toutes les phases de l’histoire, le Paris de la haute classe et de la noblesse a eu son centre, comme le Paris vulgaire aura toujours le sien. Cette singularité périodique offre une ample matière aux réflexions de ceux qui veulent observer ou peindre les différentes zones sociales […]. Les grands seigneurs et les gens riches, qui singeront toujours les grands seigneurs, ont, à toutes les époques, éloigné leurs maisons des endroits très-habités. Si le duc d’Uzès se bâtit, sous le règne de Louis XIV, le bel hôtel à la porte duquel il mit la fontaine de la rue Montmartre, acte de bienfaisance qui le rendit, outre ses vertus, l’objet d’une vénération si populaire que le quartier suivit en masse son convoi, ce coin de Paris était alors désert. Mais aussitôt que les fortifications s’abattirent, que les marais situés au delà des boulevards s’emplirent de maisons, la famille d’Uzès quitta ce bel hôtel, habité de nos jours par un banquier. Puis la noblesse, compromise au milieu des boutiques, abandonna la place Royale, les alentours du centre parisien, et passa la rivière afin de pouvoir respirer à son aise dans le faubourg Saint-Germain, où déjà des palais s’étaient élevés autour de l’hôtel bâti par Louis XIV au duc du Maine, le Benjamin de ses légitimés. Pour les gens accoutumés aux splendeurs de la vie, est-il en effet rien de plus ignoble que le tumulte, la boue, les cris, la mauvaise odeur, l’étroitesse des rues populeuses ? Les habitudes d’un quartier marchand ou manufacturier ne sont-elles pas constamment en désaccord avec les habitudes des Grands ? Le Commerce et le Travail se couchent au moment où l’aristocratie songe à dîner, les uns s’agitent bruyamment quand l’autre se repose ; leurs calculs ne se rencontrent jamais, les uns sont la recette, et l’autre est la dépense. De là des mœurs diamétralement opposées. Cette observation n’a rien de dédaigneux. Une aristocratie est en quelque sorte la pensée d’une société, comme la bourgeoisie et les prolétaires en sont l’organisme et l’action. De là des siéges différents pour ces forces ; et, de leur antagonisme, vient une antipathie apparente que produit la diversité de mouvements faits néanmoins dans un but commun. Ces discordances sociales résultent si logiquement de toute charte constitutionnelle, que le libéral le plus disposé à s’en plaindre, comme d’un attentat envers les sublimes idées sous lesquelles les ambitieux des classes inférieures cachent leurs desseins, trouverait prodigieusement ridicule à monsieur le prince de Montmorency de demeurer rue Saint-Martin, au coin de la rue qui porte son nom, ou à monsieur le duc de Fitz-James, le descendant de la race royale écossaise, d’avoir son hôtel rue Marie-Stuart, au coin de la rue Montorgueil. […] Partout, lorsque vous rassemblerez des familles d’inégale fortune sur un espace donné, vous verrez se former des cercles supérieurs, des patriciens, des première, seconde et troisième sociétés. […] Ainsi déjà, pour premier trait caractéristique, le faubourg Saint-Germain a la splendeur de ses hôtels, ses grands jardins, leur silence, jadis en harmonie avec la magnificence de ses fortunes territoriales. Cet espace mis entre une classe et toute une capitale n’est-il pas une consécration matérielle des distances morales qui doivent les séparer ? […] Le grandiose des châteaux et des palais aristocratiques, le luxe de leurs détails, la somptuosité constante des ameublements, l’aire dans laquelle s’y meut sans gêne, et sans éprouver de froissement, l’heureux propriétaire, riche avant de naître […]


Honoré de Balzac, La duchesse de Langeais (1834),

Le livre de poche, pp35-40

Sexisme

Poème Familiale de Jacques Prévert, Recueil Paroles (1972)


 La mère fait du tricot
Le fils fait la guerre
Elle trouve ça tout naturel la mère
Et le père qu’est-ce qu’il fait le père ?
Il fait des affaires
Sa femme fait du tricot
Son fils la guerre
Lui des affaires
Il trouve ça tout naturel le père
Et le fils et le fils
Qu’est-ce qu’il trouve le fils ?
Il ne trouve rien absolument rien le fils
Le fils sa mère fait du tricot son père fait des affaires lui la guerre
Quand il aura fini la guerre
Il fera des affaires avec son père
La guerre continue la mère continue elle tricote
Le père continue il fait des affaires
Le fils est tué il ne continue plus
Le père et la mère vont au cimetière
Ils trouvent ça naturel le père et la mère
La vie continue la vie avec le tricot la guerre les affaires
Les affaires la guerre le tricot la guerre
Les affaires les affaires et les affaires
La vie avec le cimetière.



Dans le film Le bonheur est dans le pré (1995), le réalisateur Étienne Chatiliez met en scène un comportement profondément sexisme de Gérard Thulliez (interprété par Eddy Mitchell) envers Nicole Bergeade. De même les conseils de « séduction » que donne Gérard à son ami Francis sont un beau concentré de sexisme.



Chanson Le gorille de Georges Brassens – Album La mauvaise réputation (1952)


 

[…]

L’patron de la ménagerie
Criait, éperdu : “Nom de nom !
C’est assommant car mon gorille
N’a jamais connu de guenon !”
Dès que la féminine engeance
Sut que le singe était puceau,
Au lieu de profiter de la chance,
Elle fit feu des deux fuseaux.
Gare au gorille !…


Celles-là même qui naguère,
Le couvaient d’un œil décidé,
Fuirent, prouvant qu’elles n’avaient guère
De la suite dans les idées ;
D’autant plus vaine était leur crainte,
Que le gorille est un luron
Supérieur à l’homme dans l’étreinte,
Bien des femmes vous le diront.
Gare au gorille !…
[…]

Socialisation politique

         On peut s’interroger sur le « réalisme politique » de la chanson de Renaud Elle est facho… En effet, rares sont les jeunes élevés par des familles d’extrême-droite qui virent « à gauche toute », ou ici dans l’écologie radicale. À la rigueur, on pourrait se dire qu’un tel revirement est exceptionnel, et que c’est l’exception qui confirme la règle.

         On peut faire un parallèle ici avec le personnage de Luz dans Luz ou les temps sauvages (2007), le roman d’Elsa Osorio, qui a grandi dans une famille d’extrême-droite, et qui a 18 ans ressemble beaucoup plus, culturellement et socialement, à sa mère biologique, qu’elle n’a pas connu.


Chanson Elle est facho de Renaud Séchan – Album Rouge Sang (2006)


Elle revient d’la fête de l’huma, elle est contente, elle a vu Johnny
Elle a rôdé de ci de là, dans tous les stands du parti.
Des posters de Che Guevara, l’en a eu sa dose aujourd’hui.


Faut dire qu’elle serait plutôt de l’autre côté du drapeau,
plus CIA que KGB, et plus Pinochet qu’Allende
Faut dire qu’elle est con comme un veau. Elle est facho


Eh ouais les fêtes populaires, après tout c’est pour tout le monde.
C’est pas marqué sur son imper qu’elle adore la bébéte immonde.
Vaut mieux car dans cet univers, elle pourrait bien se faire tondre.


Ça serait dommage, car sa crinière de cheveux blonds elle en est fière,
Aryenne jusqu’au fond des yeux, ça détonne dans sa banlieue.
Elle aime aussi sa blanche peau. Elle est facho.


Elle voit partout des bolcheviks, elle imagine des complots,
Contre l’ordre, contre les flics, contre l’Église et le drapeau.
Elle voue une haine chronique à la télé et aux journaux.


Elle conchie les politiques, les jeunes qui vont à vau-l’eau
Et les mœurs pas très catholiques, et les pédés et les bicots.
Elle rêve d’un ordre nouveau. Elle est facho.


Elle a surtout la nostalgie et du sabre et du goupillon.
De la nation, de la patrie, débarrassée d’l’immigration.
Dit qu’l’ancien temps était béni, comme disent la plupart des cons.


Regrette le temps des colonies, d’la peine de mort légalisée,
de l’avortement interdit, et maudit les jeunes filles voilées.
Et elle lit National hebdo. Elle est facho.


J’lui souhaite qu’un jour si elle a un môme, y s’retrouve à 18 balais,
plein d’éducation et d’diplômes, d’idées rebelles, d’humanité.
Et qu’il lui dise, tes vieux discours manquent singulièrement d’amour.


Qu’il rajoute à la triste dame, reste donc le nez dans ta merde.
J’suis amoureux d’une musulmane, j’vote écolo et j’fume de l’herbe.
Espérons qu’ça lui fera la peau. A la facho.


Espérons qu’ça lui fera la peau. A la facho…qui vote Sarko


 

 


Société agraire


 

Chanson Pauvre Martin de Georges Brassens – Album Le Vent (1953)


 

Avec une bêche à l’épaule,
Avec, à la lèvre, un doux chant,
Avec, à la lèvre, un doux chant,
Avec, à l’âme, un grand courage,
Il s’en allait trimer aux champs


{Refrain}
Pauvre Martin, pauvre misère,
Creuse la terre, creuse le temps



Pour gagner le pain de sa vie,
De l’aurore jusqu’au couchant,
De l’aurore jusqu’au couchant,
Il s’en allait bêcher la terre
En tous les lieux, par tous les temps



{Refrain}



Sans laisser voir, sur son visage,
Ni l’air jaloux ni l’air méchant,
Ni l’air jaloux ni l’air méchant,
Il retournait les champs des autres,
Toujours bêchant, toujours bêchant



{Refrain}



Et quand la mort lui a fait signe
De labourer son dernier champ,
De labourer son dernier champ,
Il creusa lui-même sa tombe
En faisant vite, en se cachant…



{Refrain}



Il creusa lui-même sa tombe
En faisant vite, en se cachant,
En faisant vite, en se cachant,
Et s’y étendit sans rien dire
Pour ne pas déranger les gens…



Pauvre Martin, pauvre misère,
Dors sous la terre, dors sous le temps !


 


 

         Né en 1882 dans un village de l’intérieur de la Corse, au sein d’une famille de paysans analphabètes, Martin Ceccaldi semblait bien parti pour mener la vie agricole et pastorale, à rayon d’action limité, qui était celle de ses ancêtres depuis une succession indéfinie de générations. Il s’agit d’une vie depuis longtemps disparue de nos contrées, dont l’analyse exhaustive n’offre donc qu’un intérêt limité ; certains écologistes radicaux en manifestant par périodes une nostalgie incompréhensible, j’offrirai cependant, pour être complet, une brève description synthétique d’une telle vie : on a la nature et le bon air, on cultive quelques parcelles (dont le nombre est précisément fixé par un système d’héritage strict), de temps en temps on tire un sanglier ; on baise à droite à gauche, en particulier sa femme, qui donne naissance à des enfants ; on élève lesdits enfants pour qu’ils prennent leur place dans le même écosystème, on attrape une maladie, et c’est marre.

Michel Houellebecq, Les particules élémentaires (1998),

Flammarion, p32